Accueil A la une Dépréciation du franc Bu : « les spéculateurs auraient été plus clairvoyants que l’autorité en charge de la politique monétaire », selon Mr. Uwamahoro.
Dépréciation du franc Bu : « les spéculateurs auraient été plus clairvoyants que l’autorité en charge de la politique monétaire », selon Mr. Uwamahoro.
Mardi, 05 MAR 2013 19:35

Washington DC (Gahuza News ) - La dépréciation de la monnaie burundaise est un des sujets qui ont fait la Une des médias burundais au cours du mois passé. Au sein du gouvernement comme dans les salons à Bujumbura et ailleurs, tout le monde continue à en parler ; parce que, cette dépréciation de la monnaie burundaise affecte la vie de plusieurs millions de burundais. Gahuza News a rencontré un spécialiste en développement international pour avoir son point de vue. Bien qu’il réside aux Etats-Unis, Mr. Thierry Uwamahoro, notre invité, suit presque tous les jours, la situation politique, sociale, et économique de son pays d’origine.

Gahuza News - Un des sujets les plus médiatisés au Burundi, est la chute de la valeur de la monnaie burundaise, le Franc burundais (Fbu). Certains médias utilisent le mot « dévaluation », d’autres parlent de la « dépréciation ». Hormis l’effet « Incendie du Marché Central de Bujumbura (MCB) », et le manque de liquidité dans la Banque de la République du Burundi (BRB), qui ont fait que le taux d’échange du dollar grimpe au marché noir ; la monnaie burundaise est-elle victime d’une dépréciation; d’une dévaluation ; ou tout simplement, d’une spéculation au marché noir ?

Thierry Uwamahoro (TU) :

La réponse courte est que la monnaie burundaise est victime d’une dépréciation. On parlerait d’une dévaluation si la chute de la valeur du Franc Bu que l’on observe ces derniers jours était un résultat d’une politique de l’autorité en charge de la politique monétaire. Ce qui n’est pas le cas. Il semble que l’autorité en charge de la politique monétaire est dépassée par les événements pour ne faire que des constants comme nous autres. Ce sont les forces de l’offre et de la demande qui sont à l’œuvre.

Le rôle qu’auraient joué les spéculateurs dans la crise financière actuelle aurait été d’être plus clairvoyants que ceux qui sont en charge de la politique monétaire à Bujumbura. Je ne crois pas que la dépréciation que l’on observe aujourd’hui est liée directement ou été causée directement par l’incendie du marché central de Bujumbura. Elle l’est indirectement. A voir la dépréciation effrénée de ces derniers jours, il y a à conclure que la crise du Fbu pré-date l’incendie du marché central de Bujumbura. Ces genres de dépréciation aussi rapide s’observent quand les spéculateurs entrent dans le jeu après que le taux de change réel (qui mesure le pouvoir d'achat externe de la monnaie) ait chuté en dessous du taux de change nominal (le prix relatif de deux monnaies). Au fait, la crise monétaire commence du moment que le taux de change réel chute en dessous du taux de change nominal (l’information est asymétrique et les spéculateurs n’ont pas cette information automatiquement). L’incendie du marché a exposé l’existence de cette crise. Et c’est ici ou je crois que les spéculateurs auraient joué un rôle en misant sur un possible affaiblissement de la monnaie burundaise après l’incendie ; mais je ne crois qu’ils savaient que la dépréciation allait être aussi effrénée.

Alors je dis que les spéculateurs auraient été plus clairvoyants que l’autorité en charge de la politique monétaire car misant sur cette possible dépréciation, ils se sont mis à acheter des devises. Et comme je parie que le taux de change réel était en dessus du taux de change nominal (bien avant l’incendie du marché), la BRB n’avait plus de devises suffisantes pour contrecarrer cette demande montante des devises sur le marché.

Gahuza News -- Le gouverneur de la BRB a un rôle très important à jouer pour stabiliser la valeur d’une monnaie d’un pays. Il utilise le « taux directeur » pour influer sur l'octroi de crédits et moduler l'inflation ; et stimuler la création d’emploi, des exportations/ importations, stabiliser les pris et le taux d’inflation. Au Burundi on entend très rarement le gouverneur s’adresser aux médias pour parler de l’état de l’économie ou de la valeur du « taux directeur ». A votre connaissance, y a –t-il au Burundi, une politique monétaire conventionnelle comme celle qu’on observe dans les pays occidentaux ?

TU : Je vis dans un pays ou la banque centrale (le Fédéral Reserve Bank) joue un grand rôle dans la stabilisation de la valeur et de la masse de la monnaie et fait des sorties pour médiatiser la politique monétaire. Je trouve que ceci n’est pas le cas pour la BRB. J’apprends plus de notre politique monétaire du site du FMI que de la BRB. Il est difficile de répondre à votre question en se basant sur l’information publiquement disponible.

Gahuza News - Depuis environs un mois, la valeur du Fbu continue à chuter sur le marché noir. Aucun signal n’est envoyé de la part du gouverneur de la BRB qui est la Banque Centrale du pays. Ce dernier a –t-il une responsabilité dans cette spéculation sur la valeur du Fbu qu’on observe au marché noir ?

TU : Difficile à répondre car un oui accuserait directement le gouverneur de la BRB. Mais disons qu’il aurait pu anticiper la suite des événements et chercher à créer une certaine perception pouvant limiter l’effet spéculateur. Cela aurait demandé qu’il cherche des devises des partenaires du Burundi pour barrer la route aux spéculateurs potentiels ou demander que ces partenaires fassent des communiqués publics annonçant leurs intentions concrètes de venir au secours de la banque centrale avec des devises. Une leçon que l’on peut apprendre de la crise financière du Mexique de 1994. Disons aussi qu’il a en quelques sortes les mains liées. Ou peut-il trouver des devises du jour au lendemain ? Le Burundi n’a pas la capacité d’emprunter des fonds sur le marché mondial. Mais cela ne veut pas dire que c’est impossible d’engager les partenaires du Burundi. Il faut être créatif.

Gahuza News - Généralement parlant, la dépréciation d’une monnaie favorise les exportations. Le Burundi n’a pas plusieurs produits à exporter (à part le thé et le café) pour équilibre la balance commerciale. Devons- nous nous attendre à un cercle vicieux, ou sommes- nous déjà là, selon vous ?

TU : Je ne crois que le Burundi est éternellement condamné à ce cercle vicieux. C’est vrai que notre balance commerciale n’est pas du tout favorable. En extrapolant sur les données disponibles sur le site de la BRB, nos exportations en 2012 s’évaluent autour de 120 million de dollars américains alors que nos importations s’estiment à plus de 720 millions. Si le Burundi n’a pas beaucoup de produits à exporter aujourd’hui, il faut mettre en pratique des politiques qui vont favoriser l’exportation, encourager les entreprises qui produisent pour l’exportation, résoudre la question énergétique (nous avons du Nickel qui pourrait changer la balance mais qu’on n’arrive pas à exploiter), favoriser des secteurs comme le tourisme qui peuvent faire rentrer des devises, … mais il y a une crise immédiate a résoudre et la solution immédiate et temporaire passe par le décaissement des aides. Celles-ci viennent en devises. Nous entendons très dernièrement beaucoup de communiqués. Il faut que ces communiqués commencent à se transformer en devises sur les comptes de la BRB.

Gahuza News - En dehors du changement de la gouvernance auquel nous ne nous attendons pas dans l’avenir proche, quels sont les outils dont disposent le gouvernement et le gouverneur de la Banque Centrale pour stabiliser le Fbu voir même stimuler son appréciation ?

TU : En répondant à une question qui commence par en « dehors du changement de la gouvernance », je me sens comme quoi je minimise l’importance de la gouvernance. A mon avis, toute solution durable doit passer par un changement positif ou une amélioration de la gouvernance. On peut passer du temps à blâmer la conjoncture internationale, mais nous savons que la raison principale derrière le non-décaissement des aides, par exemple, est notre gouvernance qui reste boiteuse. C’est une question que nos décideurs politiques doivent prendre au sérieux. La gestion des entreprises publiques et parapubliques est du domaine de la gouvernance. Il faut mettre fin au militantisme, népotisme, et autre favoritisme qui atrophie la production. Quand un sondage révèle que seulement 37% de Burundais ont confiance dans notre appareil judiciaire, ceci a des conséquences sur le climat des affaires.

En termes d’outils, dans l’immédiat, le gouvernement et son gouverneur de la Banque Centrale doivent arriver à mobiliser des devises et les mettre sur le marché aussitôt que possible. Que ce soit des dons, des aides, des dettes, trouvez-les. Si la résolution de la crise immédiate traine, les conséquences seront graves et si l’économie ne s’est accrue que de 4% l’année passée, les choses seront pires cette année. Le gouvernement devrait penser à la formule inclusive qui a caractérisé la préparation du CSLPII et mobiliser toutes les forces vives de la nation pour mobiliser les fonds nécessaires. Mais au fond, l’appréciation de la monnaie burundaise n’est pas une affaire du gouvernement et de la BRB seulement. Elle engage chaque Murundi. Chaque Murundi doit produire plus pour que le Burundi exporte plus. Après tout, c’est notre production comme burundais qui sous-tend notre monnaie. Si tu es de la diaspora, envoie ces devises à tes parents, à ton cousin, ou pour soutenir une cause comme secourir les marchands du marché central de Bujumbura en détresse et ça sera une contribution. Même mieux, trouve des investisseurs pour le Burundi. Ça nous concerne tous. Les gouvernements, eux, viendront et partiront.

Gahuza News : Encore une fois, merci de nous avoir accordé cet entretien !

TU : C’est moi qui vous remercie.

Notons que cet entretien a été réalisé avant que la BRB ne prenne des mesures pour redresser la crise monétaire que connaît le Franc Burundais.

Share on Myspace

Biographie de Mr. Thierry Uwamahoro

Source : bantoutimes.over-blog.com mise à jour : 19 mai 2011

"Né et grandi à Makamba (Sud du Burundi), Thierry Uwamahoro se classe parmi les 10 premiers à l'Examen d'Etat (édition 2000) et décroche une bourse d'études à l'Université La Roche College aux Etats-Unis d’Amérique. A la fin de ses études à La Roche College, deux licences en poche - Gestion Informatique et Gestion et Administration - avec mention summa cum laude (mention très honorable), Thierry obtient une autre bourse d'études pour excellence académique à l'Université de Pittsburgh au Graduate School of Public and International Affairs. C'est là qu'il poursuivra et obtiendra une Maitrise en développement international. Depuis et durant les deux dernières années, il travaille dans la division Afrique/Santé Internationale d'une société privée qui s'occupe du développement international, tout près de Washington, DC. Il compte retourner à l'école très prochainement pour poursuivre ses études en Economie. Thierry suit de très près ce qui se passe dans son pays natal. En Octobre 2010, il s'est joint à une foule d'Américains en manifestation, lui avec une pancarte réclamant la libération du journaliste Jean Claude Kavumbagu. Ses écrits, analyses et commentaires sur les derniers évènements apparaissent sur les sites internet burundais." @ bantoutimes